Culture : Renée Vivien - la deuxième guerre mondiale - Michèle Causse
Vertigineusement, j’allais vers les Étoiles…
Mon orgueil savourait le triomphe des dieux,
Et mon vol déchirait, nuptial et joyeux,
Les ténèbres d’été, comme de légers voiles…
Dans un fuyant baiser d’hymen, je fus l’amant
De la nuit aux cheveux mêlés de violettes,
Et les fleurs du tabac m’ouvraient leurs cassolettes
D’ivoire, où tiédissait un souvenir dormant.
Et je voyais plus haut la divine Pléiade…
Je montais…J’atteignais le Silence Éternel…
Lorsque je me brisai, comme un fauve arc-en-ciel,
Jetant des lueurs d’or et d’onyx et de jade…
J’étais l’éclair éteint et le rêve détruit…
Ayant connu l’ardeur et l’effort de la lutte,
La victoire et l’effroi monstrueux de la chute,
J’étais l’astre tombé qui sombre dans la nuit.
(Évocations)
Les vers de Renée Vivien que nous venons d'entendre traduisent l'élan d’une ambition glorieuse entremêlée d’un sombre pressentiment. Son œuvre sera à l’instar de celle de Sapho, couronnée de gloire de son vivant, ou vouée à l’échec. Ce poème visionnaire, publié en 1903, décrit cette trajectoire de météore qui effectivement se confond de manière prémonitoire avec la courbe de son destin.
Renée Vivien a toujours eu, et dès le départ, des admirateurs éclairés parmi les lettrés. Son talent remarquable a été remarqué et son génie n’a rien à voir avec celui des poétesses de son époque. Son auditoire reste circonscrit à un petit nombre de lecteurs et elle reste encore aujourd’hui méconnue. Pourquoi un tel ostracisme ?
Ses livres, comme la plupart des recueils poétiques, étaient tirés en nombre limité, à environ 500 exemplaires, et à compte d'auteur. la poésie a certes un faible impact sur le public et en outre, Renée Vivien ne jouissait pas des mêmes atouts sociaux et médiatiques qu'Anna de Noailles, Lucie Delarue-Mardrus, ou Marie de Régnier.
Renée Vivien côtoie le monde mais se tient en retrait de l'effervescence de la vie parisienne. Mais surtout, elle célèbre ouvertement et exclusivement l’amour saphique dans tous ses recueils vers et proses.
Pourtant, la période 1900 est une période de grande production littéraire des femmes. La littérature saphique est en vogue et a du succès. Mais, observons cependant que ce n’est pas Colette qui signe Les Claudine mais son époux le célèbre Willy et même les "Cinq petits dialogues grecs" publiés par Natalie Barney sont signés du pseudonyme de Triphé. Quant au roman à succès "L’idylle saphique" de Liane de Pougy, il s'avère d’un moralisme déconcertant. A cette époque, une femme de lettres est "publiable" à condition que ses écrits évitent de heurter de front les codes moraux ou de mettre en péril les positions dominantes.
Ce ne sera pas le cas de l'œuvre de Renée Vivien. Aussi, mieux vaut occulter cette œuvre et dépersonnaliser l’auteur, dissoudre sa personnalité dans une mythographie anecdotique qui trouble les repères. Cette méthode perfide a été la méthode classique éprouvée avec succès depuis……Sapho.
Cependant, comme pour Sapho, que Platon qualifiait supérieurement du nom de "Dixième muse", et qui fut reconnue comme le plus grand poète lyrique de tous les temps, il sera également difficile à la critique 1900 de rester insensible au talent poétique de Renée Vivien. Au fil du temps se sont superposées des images de légende tantôt mièvres de "muse aux violettes", ou "d’ange égaré", tantôt sulfureuses de "femme damnée" vivant dans un appartement ténébreux et mystérieux à son image ; tantôt carrément outrageantes d’alcoolique névrosée. Quoique ces deux dernières tares n’aient pas porté un préjudice comparable à Verlaine ni à Rimbaud !
Toute cette machinerie sournoise a tellement bien fonctionné dans la durée, que Renée Vivien, aussi paradoxal que cela paraisse reste en rade même de nos jours. Et, sauf un cénacle renouvelé de fervents admirateurs, la république des lettres maintient ce génie dans l’antichambre de la consécration : tant dans ses anthologies (sauf quelques-unes réservées aux femmes), que dans l’histoire de la littérature où au mieux elle forme le traditionnel quadrige des "poétesses de la Belle Époque", quand elle ne se trouve pas reléguée au chapitre des "émancipées". Elle embarrasse…
L’institution littéraire, qui a partie liée avec le politique et le sociétal, a comme toute institution pour fonction d’instituer….aussi évite –t-elle de citer Renée Vivien, ni ne fait figurer le moindre de ses vers dans aucun manuel scolaire...
On est encore loin des honneurs de la Pléiade ! Aucun "arc triomphal" en vue !
Mais ce qui est plus regrettable, c’est que le patrimoine littéraire, continue de se trouver amputé d’un de ses plus beaux fleurons, dans la plus froide indifférence !
Pourtant, depuis un quart de siècle elle a fait son entrée à l’Université et les mémoires, thèses et études critiques se sont succédées ; ainsi que les biographies ; et malgré les rééditions de ses œuvres complètes depuis 1923 et tout récemment en 2009, rien n’a vraiment réussi à lui donner la place éminente qu’elle mérite.
Pourquoi ?
- parce que tout est problématique s'agissant des femmes ? certes.
- parce que la poésie ne se vend plus ? sans doute.
- parce que Renée Vivien fait peur même encore de nos jours ? c’est sûr.
Qui aujourd'hui connaît tant soit peu son œuvre ? Ou son existence ?
Elle a pourtant intensément écrit et publié sur une courte période de dix ans et ce jusqu'à son dernier jour, une œuvre qui est un monument de vie, sur les mêmes thèmes universels de l'Amour et de la mort. Au total douze livres de poèmes de forme classique et de vers ciselés sans une négligence, auxquels il faut ajouter les œuvres en prose ; sans compter celles publiées sous le pseudonyme de Paule Riversdale. Le tout avec une absolue sincérité d’auteur. Renée Vivien ne transige pas avec la vérité. Sa vie et son œuvre sont inséparables ; elle met toute sa vie dans ses poèmes et non des poèmes dans sa vie. Rendons lui aujourd’hui au moins la justice de ne pas la laisser au rang des muses, cette femme aux ailes de géante, qui, dans sa solitude existentielle, et sociale, a eu le grand courage et la ténacité de s’emparer de la liberté de chanter juste sans travestissement d'aucune sorte, une vérité profonde.
"J'ai une œuvre à faire et je la ferai". La jeune Pauline Tarn à peine âgée de seize ans affirmait déjà dans son journal de jeunesse en termes péremptoires sa vocation de poète.
Et en parcourant ce journal on y rencontre déjà Sapho et les Kitharèdes, et cette ambition précoce de coiffer la même couronne que les poétesses antiques.
Vanité ? Non : vérité.
Servie par une nature impétueuse et fière, sa détermination apparait déjà avec une "étonnante maturité". On peut dire que Renée Vivien est déjà visible dans la jeune Pauline Tarn : Laissons un peu s’exprimer cette adolescente : "J’ai, [dit-elle], des idées très avancées qu’on appelle des idées dangereuses…vouloir me persuader de ne pas faire une chose, c’est me pousser à la faire tout de suite". Et un peu plus tard, avec quel aplomb elle répond à un ami quinquagénaire qui l’incite à se marier : "Que diable allez-vous me parler de mariage et de m’annoncer avec une confiance qui touche à l’insulte qu’avant vingt et un ans je serai mariée. Vous avez complètement perdu la tête mon cher ami ! Amour, mariage, tout ça c’est bon pour les gens qui n’ont rien à faire ou pour ceux qui méritent quelque châtiment…Vous croyez que l’unique but de la femme c’est d’aimer un homme, la malheureuse ! Aujourd’hui les femmes ont autre chose à faire que d’aimer et de se marier. Moi qui adore la liberté je ne la sacrifierai pas pour un esclavage…"
La jeune fille a été tellement choquée par cette incitation saugrenue qu’elle s'en réfère à elle-même dans ce dialogue en miroir avec son propre portrait d'enfant de six ans
- Figure-toi que quelqu’un m’a prédit que je me marierai
- "C’était quelqu’un qui ne te connaissais pas" m’a-t-elle répondu
- Que penses-tu des hommes petite Pauline ? lui demandai-je encore
- "Je crois, ma grande sœur qu’ils ne comprennent pas les femmes"
- Tu as saisi mon enfant, tu as raison petite Pauline
La psychologie de la jeune Pauline est éclairante, soit dit en passant !
Elle sait qu’elle doit s’armer pour affronter un monde qui, dit-elle, a "toujours été dur aux femmes". En bonne féministe, Pauline s’était forgée cette formule: "Le savoir c'est le pouvoir / l'ignorance c'est l'impuissance".
Elle a déjà une culture remarquable et possède une connaissance parfaite du français, et des littératures française et anglaise. Elle apprend aussi l’italien pour lire et traduire Dante et gravir comme lui le mont du Parnasse. Et elle souhaite aussi apprendre le grec pour plus tard traduire Sapho, ce qu’elle fera. Elle connaît toutes les légendes du Nord comme du Sud.
Elle déteste Londres et les anglais, toutes les contraintes familiales et l’hypocrisie des institutions religieuses.
Elle attend avec impatience le jour de sa majorité, où enfin elle pourra échapper à tous ces carcans et rejoindre son cher Paris.
Il est vrai que Paris est synonyme de liberté, de libre expression des idées et des mœurs. Capitale des arts et des lettres et aussi de la vie mondaine. A cet égard les chausse-trappes n’y manquent pas. Dans le monde aristocratique et bourgeois, qui est celui dans lequel Vivien évolue, l’avant-garde et le conservatisme se côtoient. "Paris 1900" foisonne d’artistes et d’Amazones, de divertissements élitistes et décadents. Le saphisme en est un. La littérature saphique se vend bien mais reste évidemment une chasse-gardée masculine.
Enfin en 1899 elle a 21 ans, et voilà Pauline à Paris ! Quelle impression y produit-elle ?
Et d’abord sur sa future inspiratrice, son initiatrice. Son Destin : Natalie. Natalie Barney, qui se souvient très bien de leur première rencontre, même après soixante ans de distance, dans ses "Souvenirs indiscrets".
"Je devais faire sa connaissance en allant à une matinée au Français. La jeune fille à première vue me parue charmante mais trop banale pour retenir mon attention. Voici comment elle apparut à nos rencontres suivantes : un corps mince avec une charmante tête aux cheveux plats, couleur souris, aux yeux bruns souvent pétillants de gaîté. Mais lorsque ses belles paupières bistrées se baissaient elles révélaient plus que son regard : l’âme et la mélancolie du poète que je cherchais en elle … Elle avait un sens de l’humour facile à ranimer et une drôlerie enfantine, qui tout d’un coup, lui enlevait la moitié de ses vingt ans".
Colette a aussi décrit dans "Ces plaisirs" une silhouette sympathique et attachante : "Blonde, la joue frappée de fossettes, une tendre bouche rieuse et de grands yeux doux couleur de châtaigne luisaient de gaieté, de malice au besoin. Ses robes couvraient ses pieds, et elle marchait, frappée d’une gaucherie gracieuse, en laissant tomber ses gants, son ombrelle, en accrochant ou perdant son écharpe… Je n'ai jamais vu Renée Vivien triste".
Et dans le monde, ce lieu qu’elle n’aimait pas mais où elle exerçait cependant une réelle fascination ? Dans un article paru dans le Mercure de France en 1953, Louise Faure-Favier, qui deviendra une relation amicale, a gardé ce souvenir précis et admiratif d’une soirée dans le monde où dit-elle : "Elle vint un soir, et, cette fois, très élégante et très parée, pour entendre Georgette Leblanc parler de Pelléas et Mélisande […]. Un long collier de Lalique sur sa robe blanche, un peu de fard à ses joues, Renée Vivien séduisit tous les jeunes poètes qui l’entouraient. Elle laissa à tous un souvenir enchanté. Cette fois elle ne fila pas à l’anglaise. Ce fut à qui l’accompagnerait à sa voiture… Toutes les dames trouvèrent Renée Vivien ravissante".
La voici donc à pied d'œuvre.
Bien qu’évoluant dans la haute société, elle y a peu d’alliés. Dans la vie parisienne elle ne bénéficiera jamais de la même surface sociale et relationnelle que la Comtesse de Noailles ou, Marie de Régnier, ni ne sera jamais, comme Lucie Delarue-Mardrus, l'épouse d'un protecteur acharné.
Elle ne devra compter que sur son seul talent et elle le sait parfaitement. Le seul guide qu'elle aura, dans les milieux littéraires et de l’édition, est un jeune helléniste agrégé de lettres. Il se nomme Jean-Charles Brun, mais elle préfère malicieusement l’appeler "Suzanne" par jeu, autant que par réelle complicité, comme si un serviteur masculin à ses côtés ne pouvait exister que... féminisé. Il deviendra vite un ami utile et un confident discret.
La voilà parée pour lancer son premier livre, qu’elle compare à un "petit voilier frêle, sur le grand océan", et elle est partagée entre la joie et l’anxiété "de le voir naufrager ou arriver triomphalement au port".
1901 ! L’année même de la parution des œuvres de ses rivales consœurs : Anna de Noailles (Le cœur innombrable), Lucie Delarue-Mardrus, (Occident) et Colette (Claudine à Paris), elle risque 330 exemplaires de son premier recueil "Études et Préludes". Il est publié évidemment à compte d’auteur, chez l’éditeur des Parnassiens Alphonse Lemerre. L’inspiratrice est Natalie Barney, dédicataire anonyme : "à N.". Le recueil est signé : R. Vivien. La carte qui accompagne les exemplaires destinés à la presse est libellée René Vivien au masculin. Crainte du scandale ? Peut-être ! Mais aussi tactique en deux temps : D'abord, voir l’accueil fait objectivement par la critique sur la qualité des poèmes. Ensuite se dévoiler.
N’étant pas perçu comme un recueil saphique, l’ouvrage est bien accueilli par la critique, sensible à la poésie lyrique de forme classique et à la rigueur toute parnassienne des poèmes qui célèbrent la femme aimée.
Quoique certains sont perplexes sur le sexe de l’auteur. Et il est dit : "le vers est solide, bien fait, ce qui laisse supposer qu’il s’agit d’un homme, mais la caresse semble ambiguë".
L’ombre jetait vers toi des effluves d’angoisse :
Le silence devint amoureux et troublant.
J’entendis un soupir de pétales qu’on froisse,
Puis, lys entre les lys, m’apparut ton corps blanc.
J’eus soudain le mépris de ma lèvre grossière…
Mon âme fit ce rêve attendri de poser
Sur ta grâce où longtemps s’attardait la lumière
Le souffle frissonnant d’un mystique baiser.
Dédaignant l’univers que le désir enchaîne,
Tu gardas froidement ton sourire immortel,
Car la Beauté demeure étrange et surhumaine
Et veut l’éloignement splendide de l’autel.
Éparse autour de toi pleurait la tubéreuse,
Tes seins se dressaient fiers de leur virginité…
Dans mes regards brûlait l’extase douloureuse
Qui nous étreint au seuil de la divinité.
(Études et préludes)
L’année suivante, un pas de plus est franchi : Le recueil "Cendres et poussières" s'ouvre par une Invocation à Sapho, et les références à l'Aède de Lesbos sont plus nombreuses que dans le recueil précédent. Vivien continue cependant de maintenir l’ambiguïté sur son identité en signant à nouveau ce recueil : R.Vivien.
L’expression des sentiments est plus variée. La dédicace est adressée à une autre femme : "À [s]on amie HLCB". Il s'agit d’Hélène Louise Caroline Betty, née Rothschild, épouse du baron de Zuylen, mère de deux garçons, femme énergique, forte au moral et au physique. Très différente de Vivien. Moderne (elle fait des rallye-automobile). Elle habite aussi l’avenue du Bois, pas loin de Vivien.
Bien que Vivien apprécie la quiétude auprès de sa nouvelle vie, l’inspiratrice du recueil demeure Natalie Barney. Mais le ton a changé et exprime le désenchantement de sa relation avec Natalie Barney, en termes nettement accusateurs :
Tendre à qui te lapide et mortelle à qui t’aime,
Tu fais de l’attitude un règne de poème,
O femme dont la grâce enfantine et suprême
Triomphe dans la fange et les pleurs et le sang !
Tu n’aimes que la main qui meurtrit ta faiblesse,
La parole qui trompe et le baiser qui blesse,
L’antique préjugé qui ment avec noblesse
Et le désir d’un jour qui sourit en passant.
Férocité passive, hypocritement douce,
Pour t’attirer, il faut que le geste repousse :
Ta chair inerte appelle, en râlant, la secousse.
Tu n’as que le respect du geste triomphant.
Esclave du hasard, des choses et de l’heure,
Être ondoyant en qui rien de vrai ne demeure,
Tu n’accueilles jamais la passion qui pleure
Ni l’amour qui languit sous ton regard d’enfant.
Le baume du banal et le fard du factice,
Créature d’un jour ! Contentent ton caprice,
Et ton corps se dérobe entre les mains et glisse…
Jamais tu n’entendis le cri du désespoir.
Jamais tu ne compris la gravité d’un songe,
D’un reflet dont le charme expirant se prolonge,
D’un écho dans lequel le souvenir se plonge,
Jamais tu ne pâlis à l’approche du soir.
(Cendres et poussières)
En janvier 1903 parait "Évocations". C’est un de ses recueils préférés, qu’elle fera d’ailleurs rééditer deux ans plus tard avec un tirage important de 2500 exemplaires, car elle souhaite lui donner une audience plus grande.
Sapho y est beaucoup plus largement évoquée, en compagnie de ses poétesses amies. Elle évoque plus particulièrement Atthis, l’amie préférée et inconstante de Sapho, dans un poème éponyme, qu’elle souligne clairement par un vers de Sapho en exergue :"Je t'aimais Atthis autrefois". Le message vers Natalie Barney ne saurait être plus limpide. Par cette évocation, Vivien établit nettement une correspondance et une similitude directe entre elle et Sapho. Deux ans plus tard elle se rendra à Mytilène en compagnie de… Natalie Barney.
Et le recueil s'ouvre sur une invitation solennelle... au voyage !
Douceur de mes chants, allons vers Mytilène.
Voici que mon âme a repris son essor,
Nocturne et craintive ainsi qu’une phalène
Aux prunelles d’or.
Allons vers l’accueil des vierges adorées :
Nos yeux connaîtront les larmes des retours :
Nous verrons enfin s’éloigner les contrées
Des ternes amours.
L’ombre de Psappha, tissant les violettes
Et portant au front de fébriles pâleurs,
Sourira là-bas de ses lèvres muettes
Lasses de douleurs
Là-bas gémira Gorgô la délaissée,
Là-bas fleurirons les paupières d’Atthis,
Qui garde en sa chair, savamment caressée,
L’ardeur de jadis.
Elles chanteront les grâces solennelles,
Les sandales d’or de l’aube au frais miroir,
Les roses d’une heure et les mers éternelles,
L’étoile du soir.
Nous verrons Timas, la vierge tant pleurée,
Qui ne subit point les tourments de l’Eros,
Et nous redirons à la terre enivrée,
L’hymne de Lesbos.
(Évocations)
Et les critiques sont prodigues d'éloges :
Ils apprécient ces hymnes antiques et "païens", qui les rassurent dans la mesure où ils les voient conformes au retour du néoclassicisme, et à l’anticléricalisme qui fleurit en cette période proche de la séparation de l’Église et de l’État.
Et même lorsque bientôt elle dévoilera totalement son identité sexuelle réelle, l’unanimité des critiques se fera sur la qualité et l’absolue sincérité de cette poésie. Vivien aurait-elle donc gagné ?
Écoutons-les plutôt :
- Charles Maurras, le plus influent des critiques de l'époque, et aussi le moins suspect de sympathie envers les thèmes qu’elle déploie. C'est lui qui a signalé aux lettrés l'importance de Renée Vivien (cf l'Avenir de l'intelligence, 1905). Il la reconnaît volontiers "supérieure à Baudelaire", dont cependant elle ne peut être que :"la fille".
- Jean de Gourmont du Mercure de France apprécie la "belle sincérité qui s’exprime dans ces vers"
- Et même le très chrétien Roger Lebrun finira par la placer "auprès du Seigneur pour l’éternelle béatitude".
- Quant à Jean Ernest-Charles, fondateur des Samedis littéraires, il déborde d’enthousiasme devant ces : "vers cadencés, nuancés, jamais alourdis d’épithètes vaines. Qui refusera, dites-le, d’admirer cette poésie fiévreuse où frissonne le génie. Alors que chez tant de poètes la poésie n’est que de la rhétorique, ici, c’est de la vie, de la vie, et quelle vie !"
Dans ce contexte encourageant Vivien va franchir un pas de plus. Et, en mars de cette même année 1903 elle va faire paraître un volume intitulé "Sapho, traduction nouvelle avec le texte grec".
Il est à noter que c'est à partir de ce recueil sur Sapho que Vivien dévoile son identité en signant Renée Vivien au féminin. Et elle veut souligner l'importance qu'elle entend accorder désormais à ses livres en les faisant illustrer par le peintre Lucien Levy-Dhürmer, dont le style symboliste et préraphaélite est en parfaite harmonie avec la poésie de Vivien. Ce peintre fera également deux portraits au pastel de la poétesse : l’un en pied et l’autre en buste.
Cette étape marque le zénith de la création littéraire de Renée Vivien.
"Ode à une femme aimée" de Sapho, maintes fois traduite au cours des temps par les meilleurs hellénistes, n'a jamais été traduite avec autant de maîtrise et de grâce par Renée Vivien, en vraie virtuose de la "strophe saphique", ici maniée avec une aisance qui aurait fait pâlir Verlaine, pourtant considéré comme un maître du périlleux endécasyllabe. Renée Vivien y transpose remarquablement la fluidité et la musicalité des vers de Sapho (Psappha) et du dialecte dorien.
L’Homme fortuné qu’enivre ta présence
Me semble l’égal des Dieux, car il entend
Ruisseler ton rire et rêver ton silence,
Et moi, sanglotant,
Je frissonne toute, et ma langue est brisée :
Subtile, une flamme a traversé ma chair,
Et ma sueur coule ainsi que la rosée
Âpre de la mer ;
Un bourdonnement remplit de bruits d’orage
Mes oreilles, car je sombre sous l’effort,
Plus pâle que l’herbe, et je vois ton visage
À travers la mort.
(Sapho)
Vivien a entrepris un gigantesque travail de recherche pour traduire ce qu'il subsistait des fragments des poésies de Sapho. Ce travail d'érudition, que l'on doit saluer, ne s'arrête pas là. Elle le prolonge en restaurant les strophes mutilées, comme on restaure un édifice essentiel, car elle entend rétablir le sens originel de la lecture homosexuelle des fragments, que depuis la Renaissance tous les traducteurs orientaient dans un sens, au mieux bi-sexuel. Elle ajoute sa biographie de Sapho, voulant ainsi mettre définitivement un terme à la légende de Sapho, en lui restituant son authenticité et son autorité littéraire, tombées depuis longtemps aux mains des traducteurs masculins. (cf. ouvrage de Joan Dejean, Sapho, les fictions du désir, 1994).
Elle effectuera l’année suivante le même travail, dans un second recueil de traductions et de restauration des fragments poétiques des autres grandes poétesses de l’antiquité : "Les Kitharèdes", et elle persistera dans cet objectif en réunissant dans un même recueil "Sapho et huit poétesses grecques", tiré à 2500 exemplaires, l’année même de sa mort en 1909.
Tout cela souligne l’importance que Renée Vivien attachait à la préservation et à la restitution de la mémoire émancipatrice de ces poétesses dans toute leur authenticité.
Par ce travail pour rejoindre sa référence identificatoire à 2500 ans de distance, la frêle silhouette de "la muse aux violettes" fait place à une femme de Lettres nettement taillée à l’antique. Mieux encore, son chant prend un caractère universel d’appartenance à l'humanité. Et même si elle est solitaire, sa solitude est bien celle d’une pionnière.
Mais revenons en 1904, année capitale dans l'affirmation de son génie. 1904 est une année de grande opulence créatrice pour Vivien. Elle écrit abondamment, vers et proses : le recueil de nouvelles de "La Dame à la Louve" et, sous le pseudonyme de Paule Riversdale, un important roman intitulé "L’être double", et un volume de contes intitulé "Netsuké".