Résistances : anticorps - visibilté - una terra di donne - radicalité

radicalité

Jacqueline Julien

Cultures lesbiennes : anticorps de l’acculturation main stream

Jacqueline Julien – Bagdam Espace lesbien, Toulouse

 

Comment résiste-t-on à une intoxication ? En connaissant son antidote. C’est là que se situe le travail de la pensée : concevoir puis identifier l’antidote à une intoxication – mentale, sociétale. Politique. De son côté notre corps possède ses anticorps. Je ne vous apprendrai rien, le corps lesbien détient ses propres anticorps. Puissants. Le corps lesbien est capable d’exprimer sa résistance souvent dès l’enfance, puis dès l’éveil des désirs. Aussi, faut-il le souligner : la pensée lesbienne procède de ce corps lesbien en tant qu’il est, de facto, notre premier… facteur de sa résistance.

Nos vies individuelles, quant à elles, ont toutes à raconter le processus plus ou moins précoce de l’identification du mal, la marche plus ou moins longue qu’a été celle de notre échappée du carcan – hétérosexuel, hétérofamilial, hétéropolitique –, de notre soustraction au destin de la petite-famille à l’identique. Individuellement donc, solitairement, il nous a fallu d’abord subir beaucoup d’images toxiques, lire beaucoup d’œuvres infectées avant de dénicher celles qui nous indiqueraient un tant soi peu la marche à suivre.

Ou bien, ou bien… avons-nous eu cette chance de grandir dans la bonne période, de tomber dans la bonne ville, le bon groupe, et faire affaire avec une, ou mieux, plusieurs… voire un tas de désintoxiquées.

S’agissant de ce lent, long, puis soudainement explosif coming out des années 70-80, soit notre histoire récente, qu’a-t-il d’extraordinaire ce processus? Il a qu’il a permis à des pensées singulières de s’identifier, et de créer une faculté collective de résister… Alors, pour chacune, alors… TOUT a fait IMAGE.

De l’alien en soi à la désaliénation

Quand on connaît un remède, on aime en communiquer son mode d’emploi. C’est ce qu’ont fait les lesbiennes ex-intoxiquées, artisanes et/ou transfuges du mouvement féministe dit "de la 2ème vague", et qui dès ces années 70-80 (60 chez les Nordaméricaines) se sont regroupées pour partager leur pharmacopée, échanger leurs bonnes adresses, se constituant elles-mêmes en bonnes adresses. Ces adresses, on savait pouvoir les repérer (en francophonie), dans les pages de Lesbia Magazine, par exemple. (Je n’oublie pas les Gouines rouges ni "Quand les femmes s’aiment"). Rapidement notre pharmacie de campagne s’est constituée en internationale aimantée d’anticorps, partie combattre et expulser le grand corps – épais – de l’ennemi principal. Nous qui jusque alors avions été isolées (seule ou en couple), au mieux en lien avec quelques copines, ou ensuite noyées dans des associations hétéroféministes, nous, les identifiées lesbiennes avons alors identifié collectivement notre plaisir dans sa portée révolutionnaire, avons pensé ensemble ce qui jusque alors était un impensable.

S’extraire volontairement de la norme qui avait empoisonné nos enfancesadolescences des années 50-60 – ces temps violents du backlash d’après-guerre – avait déjà représenté un travail de force. Se retrouver soudain en groupes constitués, identifiés lesbiens, a été un enivrement.

Allégées du poids de devoir réfléchir et résister toute.s seule.s, on s’est connues, on s’est reconnues… Et cette identification, cette re-constitution plurielle, chorale d’un corpus lesbien, c’est cela que nous appelons culture lesbienne.

J’ai donc appuyé sur deux points : le premier, douloureux, qui est le conditionnement, c’est-à-dire l’aliénation ; et le deuxième, plus heureux, du déconditionnement, mais qui n’a pas été sans mal, avant de faire du bien. Car c’est un autre boulot à plein temps qui attend l’identifiée lesbienne : au langage unique du colonialisme patriarcal, à l’épuisante scission dominante homme-femme, à ces images jamais contrariées par l’establishment médiatique mâle (qui aujourd’hui affiche d’être homophile mais reste toujours aussi crassement acculturé côté lesbien, j’y reviendrai), la lesbienne cultivée devra inlassablement opposer son propre bouillon de culture. Or, repousser l’hétérosociété installée jusque dans nos têtes (neurones bouche yeux oreilles), n’est pas une sinécure. Ça se pavane sur tous les écrans, dans tous les micros et à longueur de pages ou de linéaires des galeries et des musées, et tout cela épuise. On a beau être des centaines, des milliers, des millions selon que l’on considère nos villes, nos réseaux, nos continents, c’est une bataille quasi anonyme que livrent celles qui défendent et promeuvent la culture lesbienne. Beaucoup est encore à faire pour historiciser celle-ci, contextualiser les processus de création et de pensées, mettre à jour les manifestations de résistance, qui s’avèrent bien plus anciennes que celles ayant émergé dans ces dernières trois ou quatre décennies.

L’ampleur de ce travail de désenfouissement est des fois décourageante, et grande la colère qui l’accompagne (ah ces salauds de neveux qui ont mis les scellés aux archives de leur tante, ont brûlé sa correspondance amoureuse – on pense à Emily Dickinson…). Disons-le, la colère est aussi un bon carburant, si associé au plaisir. Celles qui s’adonnent à ce labeur de fouille trouvent très plaisant de le faire. Néanmoins leur second défi sera de le rendre également plaisant aux lesbiennes elles-mêmes, et je parle d’un contexte ou les poisons de l’acculturation et de l’aliénation sont toujours prédominants. Une association en non mixité comme celle que je représente a justement pour vocation d’être un centre anti-poison – soit un rendez-vous de plaisir et de partage du "butin". J’y reviendrai.

Passée la pure volupté des premières années de notre explosion collective où chaque ville en France, même moyenne, voyait se monter une association de lesbiennes, un café, une permanence… il a fallu se rendre à l’évidence que nos ennemis sont multiples, y compris en nous-mêmes. En effet, pour corser la complexité de la désintoxication, il a fallu traiter d’autres zones restées colonisées donc encore infectées. Et ce n’est pas le plus jouissif. Moi-même, susceptible d’être atteinte en tant que blanche nordiste, je parle en connaissance de cause. Exemples : faire craquer les bubons hégémoniques de blanches-classes-moyennes n’est pas super cool ; contester les imaginaires univoques d’occidentales du Nord est déstabilisant ; secouer les frilosités internes qui cloisonnent nos nationalités respectives, peu douées pour les langues en dépit du règne d’internet, est assez vexant ; analyser les phobies ou ignorances transversales des pluri-discriminations (outre la racisation : le handicap, la précarité, les transidentités…) bouscule notre modeste confort de modestes privilégiées verticales.

Enfin, autre tâche politique ingrate et pour l’instant assez peu couronnée de succès : bousculer chez certaines leurs illusions d’une alliance objective (< terminologie de 68) avec d’autres groupes mixtes gays et trans, certes historiquement discriminés eux aussi, mais qui en contrepartie ne manifestent justement que très peu (lire pas du tout) d’objectif d’alliance avec les lesbiennes. La "mixité" de ces groupes, (organisant par exemple des festivals de cinéma), se répartit grosso modo entre 1/5 pour les lezs – 4/5 pour les gays et trans. Y fusionner est pourtant considéré par certaines lesbiennes de dernière génération, non issues du combat féministe ou le redécouvrant à peine, comme une union "naturelle" et souhaitable.

Lorsque ces groupes majoritairement gays n’ont visiblement pas travaillé sur leur misogynie, voire l’affichent sans complexe, ignorant même la notion politique de domination, il va sans dire que les lesbiennes qui en font partie restent intoxiquées, ou le deviennent même parfois quasi volontairement.

Voilà bien l’un des effets sidérants de l’aliénation dernière vague, certes issue de l’organigramme patriarcal mais que je tends désormais à nommer fratriarcale. Ce fratriarcat de dominants est lui-même émanation et corps établi de certaine gayitude misogyne et lesbophobe. Éblouissant retour de bâton de cette loi des pères qui nous refile maintenant leurs fils, nos "frères".

Libération, lien, autonomie

Je l’ai rappelé en introduction, ce qui a caractérisé notre opération de renversement épistémologique du discours dominant, assimilable à une intoxication, fut notre conscience de détenir le contre-poison, pour le partager. Partager où ? Partout où "y a de la lesbienne" ! – c’est-à-dire partout. Enfin de protéger cette transmission – de nos sources, de nos archives, en somme de nos productions.

Qu’ont donc fait concrètement les lesbiennes depuis qu’elles se reconnaissent comme corps lesbosocial ? Beaucoup de choses on s’en doute, car s’être libérées dans nos vies mêmes de la contrainte à l’hétérosexualité nous avait donné des ailes. Nous verrons ensuite, ce qui en revanche peut nous mettre… du plomb dans l’aile.

Mais visitons d’abord ce travail politique de fond, jouissif, révolutionnaire, qu’est l’investissement dans la diffusion de nos cultures. C’est avant tout un travail de sape : étant donné le bétonnage, il faut parfois y aller au marteau piqueur. Il s’agit de soulever des plaques entières d’ignorance et d’oubli, de déconsidération ou de minimisation, déployées selon la même éternelle stratégie du territoire occupé. Nos modernes dominants, fratriarches masculinistes et postféministes, sont à la manoeuvre. Le champ d’exclusion des lesbiennes, par invisibilisation des mêmes, se déroule à l’infini et tous azimuts, vie d’Adèle ou pas.

Les mots-clés de notre trousse d’urgence et de prophylaxie sont alors :

- Comme j’ai dit, la circulation donc le partage de nos trouvailles et de nos recherches. Tout cela étant moteur de visibilité et, bien entendu, de fierté. Une vraie fierté de camionneuses ! Et cela c haque fois qu’on sait avoir touché des lesbiennes isolées – géographiquement et/ou conceptuellement.

- La célébration (des savoirs, des arts, des expériences… bis), donc l’entraînement à l’admiration. Ni "béate" ni obséquieuse, mais active. L’admiration opère comme le vrai contrepoison du désamour de soi et de la misogynie intériorisée, si bien inculqués aux filles.

- L’autonomie, dans cette volonté du faire ensemble, en non mixité – décidément mot-clé s’il en est. Mais cette indépendance peut parfois se contrarier stratégiquement avec…

- La diffusion de notre culture at large. Ici le bât blesse. On se cogne précisément à l’acculturation médiatique, à sa misogynie indécrottable, sans parler de la lesbophobie dont ILS ne connaissent même pas le mot, ni donc la construction. C’est rageant, c’est humiliant, tant on a du mal à imposer notre existence hors de nos propres circuits autarciques. Ce plafond de verre de la notoriété lesbienne est certes un des effets de l’hétéro- et homo-expansionnisme. Mais il est aussi le fruit de notre histoire, de nos pratiques, en particulier certain rejet gauchiste "des institutions", notre méfiance, d’ailleurs justifiée, envers les médias audiovisuels et, paradoxalement, notre mépris inavoué d’une visibilité de tout premier plan. Avatar de nos ambitions freinées par nos éducations de filles ?

Et puis, et puis… l’adversaire a plus d’un tour dans son sac, j’y reviens. Je nomme ici L’Ennemi principal décrit par Christine Delphy en 1970 (première parution*) et dont le titre désormais fait formule, puisque il est concept. Force est de constater que le Système politique, droit dans ses bottes de pater familias, héritier du capitalisme et des lois sur la famille du XIXe s. a muté, et tel un virus s’est diversifié en plusieurs souches. Voir le "plomb dans l’aile" annoncé plus haut et que je développerai plus bas.

C’est ici que le sujet de notre débat jouxte à nouveau ce lui de la non mixité et biensûr de la visibilité et de la fierté. Il va sans dire qu’à Toulouse, depuis la création de Bagdam Cafée en 1989, notre rapport d’adresse est lesbien. Obsessionnellement lesbien. Et que pour tenir cette "ligne de démarcation" il nous a fallu élever un rempart de légitimité forcenée. Impavides, sourdes aux sirènes de l’entrisme des bons-gays, des gentils-copains, des sympas-frangins, on a maintenu ce périmètre de sécurité et d’autonomie depuis des années : à Bagdam Cafée de 1989 à 99, puis dans les événements qui ont suivi au fil des années en tant que Bagdam Espace lesbien, tels les six grands colloques internationaux d’études lesbiennes (2000- 2009), colloques assortis de l’édition de leurs actes – mais aussi dans d’autres manifestations comme les Printemps lesbiens de Toulouse, le 16e ayant eu lieu en 2013.

Nous avons donc reçu, depuis 1989, date de l’ouverture de Bagdam Cafée :

Bagdam Cafée (1989-1999) 255 invitées sur 10 ans

Bagdam Espace lesbien (2000-2013) 155 invitées sur 14 ans

En 24 ans 410 invitées (n’ont pas été comptées plusieurs fois celles qui sont revenues plusieurs fois !)

Les 16 Printemps lesbiens ont compté 131 événements.

Durant les 6 Colloques internationaux, se déroulant sur 3 jours (w-e dit "de Pâques")
2000 Mémoires, langages, sexualités : 13 invitées – modeste début !
2001 La grande dissidence et le grand effroi : 24
2002 Le sexe sur le bout de la langue : 20
2004 Fureur et jubilation : 18
2006 Tout sur l’amour : 40
2009 L’Arme du rire : 42
___________
> 157 invitées

Les invitées sont venues des pays suivants :
Continent africain : Afrique du Sud, Algérie, Maroc
Continent américain du Nord : Canada, dont Québec, États-Unis - et du Sud : Brésil, Mexique, Paraguay, République dominicaine
Continent asiatique, océanique : Inde, Maldives
Continent européen : Allemagne, Angleterre, Belgique, Espagne, Italie, Pologne, Suisse

Bagdam s’est déplacé :
En France : à Amiens, Angers, Bordeaux, Lyon, Marseille, Paris, Tours…
En Europe et monde : à Bari, Bologne, Bruxelles, Chicago, Gand, Genève, Montréal, Nouméa, Rome…

On ne compte pas les dizaines de fêtes, concerts et autres réveillons, les plus que dizaines de films, les dizaines de salons littéraires et rencontres.

Découvrir le sens caché des existences qui nous ont précédées (que ce soit il y a deux décennies ou 2 000 ans), défricher ce qui a été recouvert par les couches d’ignorance malveillante, inventorier les traces, les signes, les témoignages, désarchiver "la-lesbienne-inconnue" pour réarchiver nos découvertes en les protégeant, célébrer les chercheuses qui font ce travail inédit de décryptage conceptuel, linguistique, politique, chacune avec sa passion, sa spécialité, son talent et son ambition : voilà le travail.

Et, précisément, valoriser l’ambition, puisque ce sentiment nous a été dérobé. Cette mise en valeur, considérée comme éminemment politique par les organisatrices d’événements lesbiens, cette célébration des talents invités s’opère parfois en dépit de l’inertie du groupe ou des publics, parfois encore trop peu habitués à ce festoiement de nos valeurs, le confondant parfois avec du copinage subjectif, ou l’attribuant à un emballement lyrique de l’une ou l’autre d’entre nous…

Il n’empêche que depuis la constitution du groupe bagdamien, chacune y a porté sa conviction qu’en donnant à voir et entendre les lesbiennes de notre histoire et celles de notre temps – artistes, poètes, penseuses et activistes, y compris celles venant d’autres contextes, d’autres contrées –, nous combattions de front les stéréotypes lesbophobiques, les poncifs de la misogynie et de l’antiféminisme. En ce sens l’action "anti-poisons" dont je parlais en entrée s’est portée aussi contre ceux incorporés par les lesbiennes elles-mêmes et leurs amies femmes, trans, queers…

Freins et contre-freins

M’y voici arrivée au plomb dans l’aile, et c’est le passage le plus difficile de cet article. Depuis 20 ans mais de manière exponentielle, est à l’œuvre une entreprise de sabotage et de déconsidération des objectifs de lutte du féminisme et du lesbianisme radical.

Sous l’appellation aussi arrogante que vague de postféminisme, un "nouveau" discours laisse entendre que l’ennemi principal cité plus haut ne serait plus tant le système politico-économique fondé sur la domination masculine, mais le féminisme même. Féminisme qualifié d’"essentialiste" même quand il ne l’est pas, systématiquement ringardisé et ostracisé derrière le préfixe "post". Au prétexte d’attaquer l’illégitimité des catégories femme/homme, les modernes misogynes ont tout loisir de démolir le sujet même de "femme" dans sa réalité de dominée, évacuant ainsi toute pertinence à la domination masculine. Comme si le féminisme n’avait pas, en première ligne, démonté la construction sociale de LA femme, on fait comme si sa défense DES femmes revenait à un combat d’arrière-garde, catégoriel, limite corporatiste.

Le discours postféministe est un cocktail flatteur. Ses attaques se déploient en rangs serrés au nom de la "déconstruction" des genres, mais aussi de la défense des minorités ethniques issues de colonisation et des "nouvelles" identités sexuelles. S’y retrouvent donc au même niveau les revendications des femmes racisées, celles des prostituées et celles des gays, transgenres et intersexes.

Où est le problème, puisque chacune de ces luttes à son fondement indéniable ? Le problème c’est qu’en associant sur le même plan ces luttes, on inocule l’idée que les luttes des femmes "de couleur" n’ont pas tant à voir avec les combats du féminisme qu’avec ceux contre le colonialisme. Diviser pour régner ! Comme si ces deux combats devaient nécessairement s’exclure, et l’un (le féminisme) soustraire sa légitimité à l’autre (la lutte anti-racisme colonial). De même, dans cette stratégie d’évacuation du concept d’oppression patriarcale, les intersexes et transgenres sont présentés avant tout comme les victimes de l’impérialisme hétéro qui scinde les genres (ce qui au demeurant n’est pas faux… mais vous parlez d’un scoop !). Du coup, la lutte contre le patriarcat et la domination masculine est remplacée par un combat de mode contre "l’hétérosexualité", non seulement contre le mâle blanc hétéronormé mais AUSSI contre les féministes considérées comme monolithiques et largement complices de l’oppression coloniale. Et qu’importe si dans les pays écrasés par l’oppression masculine la plus démentielle et par les persécutions religieuses les plus criminelles, ce sont bien les femmes et les lesbiennes qui sont à la pointe des luttes de libération. L’ordre politique, social, religieux qui définit les femmes en dominées et décrète les lesbiennes comme massacrables, est la visée inlassable de ces luttes. Il a sans doute échappé à nos modernes misogynes antiféministes que c’est un combat des femmes – et des lesbiennes – qui définit le combat féministe. Et ce combat, au local (France, Europe) et transcontinental n’est pas un combat d’arrière-garde.

Ou si ?

Eh bien figurez-vous que les hétéromâles des médias, pourtant visés par les foudres postféministes, ont manifesté récemment qu’ils s’y retrouvent. L’establishment de la culture mainstream tend une oreille bienveillante à ce discours dans lequel le mâle blanc hétéro est stigmatisé comme un pitoyable beauf ringard (mais quand même pas comme un éventuel cogneur violeur hein ?) et où les féministes sont accusées d’être sexuellement racistes. On entend certains chroniqueurs qui opinent du bonnet, répercutent, pérorent, ouvrent leurs antennes aux sirènes homoqueers, font débat sur les ondes avec des mines gourmandes, dans une espèce de stupéfiant masochisme, à la fois autopunitif et quasi autoproclamé, en guise d’exutoire évidemment transactionnel – du style Grand Pardon.

Allons donc ! Pas si masos qu’ils nous le laisseraient croire, ces hétéros métrosexuels si branchés…

Je vais traduire en langue vulgaire leurs messages, énoncés en subliminal :
"OK OK nous mâles blancs hétéros on est des merdes. Mais vous les queers vous nous intéressez. Entre vous, qui n’aimez pas les femmes, et nous, qui les méprisons, et même qui-ne-pouvons-pas-les-ENCADRER, il y a moyen de s’entendre. Unissons-nous contre ces salopes de féministes et de gouines mal baisées qui veulent en plus nous empêcher d’aller aux putes".

Classique inusable. Dont acte. Car l’important à faire passer sur le canal médiatique de ce grand fratriarcat tout frétillant de nouvelles solidarités (inter)sexuelles, c’est que des femmes, que LES femmes, soient plus que jamais qualifiées d’incapables, et que les féministes qui défendent les femmes battues soient renvoyées au has been. Donc oui-oui, les hétéromasculinistes, blancs de chez blanc ou pas, "s’y retrouvent" au grand bal des gynophobes ! Et le débat sur le mariage "gay" n’a fait qu’amplifier cet écrabouillage subtil de toute lutte véritable anti-domination masculine. Marie-Jo Bonnet l’a fort bien exprimé récemment en se demandant si le "mariage gay" ne s’inscrit pas dans une stratégie de prise de pouvoir (< mâle bien sûr, n.d.a), plutôt que dans un processus de reconnaissance des singularités amoureuses. Peutêtre faut-il admettre, ajoute-t-elle, que le désir gay est orienté vers son institutionnalisation, à la différence du désir lesbien ou plus globalement de celui des femmes rebelles, qui aspire à la transformation de nos sociétés.

Voici donc les nouveaux écueils (pas si nouveaux en fait, seulement renouvelés), auxquels on se heurte et se heurtera au sein même de nos mouvances. Nous avons vu que notre initiative de visibilité 100 % lesbienne a été violemment attaquée à l’EuroLESBOpride de Marseille 2013. Elle le sera encore.

Car dans notre activisme de lesbiennes-cultivées, dans nos événements politiques en non mixité, destinés "à donner force et légitimité aux lesbiennes", comme on ne cesse de le marteler depuis plus de 20 ans, ce n’est plus le gentil-gay qui veut rentrer dans la salle que nous avons à repousser (même gentiment), ce n’est plus le bon-copain de la copine. Non, ce qui nous bouche la vue ce sont ceux qui bâillonnent nos bouches. Puisque ce "nous" des lesbiennes est qualifié de naturalisant, il est remisé dans le grand sac poubelle du féminisme "historique". Historique ne signifiant plus "qui a eu lieu" mais est synonyme de dépassé. Et cela au prétexte que ce nous lesbien serait une valorisation réactionnaire monogenrée, naturalisante, exprimée au détriment d’autres sujets discriminés, telles nos copines of color, dont on tente de nous séparer, tels les trans et intersexes, qu’on serait bien plus enclines à soutenir s’ils-elles manifestaient la moindre reconnaissance de notre expérience es-visibilité, et de notre propre légitimité de lutteuses.

Voilà donc la politique du queer, entendez du pire. C’est une fable paranoïaque. Les lesbiennes n’ont pas attendu la queeritude pour dé-naturaliser LA femme et s’y désidentifier. Il reste que partout où DES femmes, gouines ou pas, sont en danger de mort, elles accourent et se mobilisent à un niveau intercontinental. Et pas que sur un plan… symbolique. Voir nos actions de solidarité engagées avec les lesbiennes africaines, sud-américaines, indiennes, chinoises… russes.

On ne saura jamais par quels moyens la stratégie queer et son nomadisme sexuel entend imposer le bonheur dans les relations sociales et amoureuses. Mais vous serez rassurées d’apprendre que l’affrontement direct avec les crimes du patriarcat n’est pas le problème de nos nouveaux-frères : nous n’avons aucune "concurrence" à craindre de ce côté-là, car aucune remise en cause de l’organisation globale du monde masculiniste et raciste n’est à attendre d’un mouvement qui érige sa pensée autour d’un ordre symbolique, via la seule question sexuelle.

De la conception à la manutention. Et réciproquement.

Dans l’échange qui suivra cette intervention nous devrons évoquer les moyens concrets par lesquels réinvestir les territoires du logos, de l’imaginaire et du …symbolique justement. Mais je m’accorde un certain pessimisme, sachant que ces territoires sont en voie d’être totalement colonisés par ces nouveaux "ennemis principaux", eux-mêmes soutenus par les mannes médiatico-cultureuses pro-sexe.

Je ne vais citer ici que les énoncés de ces réflexions à venir, sous forme de questions.

Quels freins ? Quels retards ?

Quels soutiens institutionnels et quels réseaux dans le recueil des aides au financement ?

Quelles alliances ? Quelles solidarités associatives et quelles sources d’autofinancement ?

Quelles ouvertures au "grand public" et quelles ruses pour combattre les silencesradio de la médiatisation hétéronormée et philoqueer?

Quels médias lesbiens et quelle circulation de l’info : où en est l’occupation du web et des réseaux sociaux lesbiens ?

Quelle production et diffusion de nos propres produits de com ? Badges, T-shirts, affiches, flyers, banderoles ; ou de création culturelle : édition (revues, collections…), medias audiovisuels (CD et DVD, films de fiction et documentaires, et leur trailer), arts plastiques (organisations d’expos, festivals, performances…) ?

Quelle participation à la recherche ? (Visibilité de nos interviews dans des ouvrages revues ou thèses de sociologie, d’histoire contemporaine, traduction multilingue, etc.).

Quelles ambitions à l’international ? Mise en ligne, partage de nos réseaux et initiatives (festivals, voyages de représentation, échanges de visites, partage des sources et ressources, expos tournantes, solidarités financières, souscriptions…).

Ma conclusion tient dans cette énumération car elle énonce la somme de travail que représentent nos existences militantes. Un travail où manutention et concept vont de pair. Dans les quelques chiffres donnés sur le brassage culturel d’une association comme Bagdam (25 ans en 2014), il manque encore bien des données : les tonnes de matériel transportées pour nos fêtes, nos manifs, nos spectacles, les kilomètres parcourus d’un lieu à l’autre non seulement dans notre Pink City Toulouse mais dans nos tours de France lesbienne, et tout autour du monde, ou presque tout autour ! Le nombre de banderoles et de tracts et d’affiches qui ont proclamé notre "fierté lesbienne". Il manque les milliers de photos prises depuis nos premières assemblées… et enfin le nombre de pages écrites par nous, pour nous. Dont celles-ci, avec vous et pour vous, aujourd’hui 18 juillet 2013.

(*) Christine Delphy, L'ennemi principal (Tome 1). Économie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, 1998. (Réédité en 2009 par Syllepse, puis 2013). L'ennemi principal (Tome 2). Penser le genre, Paris, Syllepse, Paris, 2001. (Réédité en 2009 par Syllepse, puis 2013).