lesbophobie

Bernadette DoleuxBernadette Doleux

La lesbophobie dans le monde du travail

Réflexion sur l’articulation du sexisme et de la lesbophobie en œuvre dans le monde du travail
Bernadette Doleux

 

Depuis quelques années, des enquêtes sur la lesbophobie dans le milieu professionnel, sont conduites par certaines associations LGBT ou par des cabinets de conseils.
C’est un progrès car auparavant la question de la discrimination liée à l’orientation sexuelle n’était traitée qu’à travers l’homophobie définie comme la peur de l’homosexualité et le mépris envers les gays et les lesbiennes.
La neutralité terminologique du terme homophobie renforçait ainsi l’invisibilité des lesbiennes et ne permettait pas d’éclairer l’articulation entre sexisme et lesbophobie.

Le milieu de travail constitue un important foyer de sociabilité où se tiennent des liens interpersonnels de toute nature. Les informations sur la vie privée (conjugales parentales, loisirs) y circulent, soit dans le cadre de la gestion des ressources humaines, soit au cours de relations qui s’établissent avec l’entourage de travail. Contrairement à d’autres identités stigmatisées, l’orientation sexuelle n’est pas une caractéristique observable. Les gays comme les lesbiennes sont donc impliqués dans un processus de décision concernant la divulgation ou la dissimulation de leur sexualité. Dans le milieu professionnel, les enjeux de cette décision sont particulièrement importants car les conséquences peuvent être dévastatrices sur un plan personnel, social mais aussi économique.

1. Le milieu professionnel : un monde inégalitaire, sexiste et hétéronormé

Malgré tout un arsenal juridique, on le sait, le monde du travail est profondément inégalitaire. Il n’est qu’à regarder les statistiques sexuées de l’emploi pour le constater.
On ne peut penser l’intégration des femmes dans l’entreprise sans repérer que ces institutions ont été créées, pensées et modélisées sans elles. Si des recherches abondent sur les organisations, en particulier sur ce qui concerne le pouvoir et ses enjeux, la question du genre a été longtemps ignorée. La mise en avant de la neutralité, gage d’objectivité, de l’éviction de l’appartenance sexuée  des acteurs ont constitué les fondements d’un discours qui a éludé la question du genre. Mais, l’entreprise n’est pas un lieu neutre attaché aux seules compétences d’un travailleur et d’une travailleuse asexué-e-s. Non seulement les organisations de travail ne sont pas neutres, ni asexuées, mais la sexualité en tant que représentation de la virilité et de la féminité, structure les hiérarchies et les postes. Elle fabrique du masculin et du féminin, façonne les discours et l’expression des compétences.

La quête de reconnaissance, le désir de conformité sociale mais aussi l’intériorisation des normes genrées peuvent alors produire des expressions singulières de compétences. Les femmes se conforment en partie à ces prescriptions et développent des stratégies d’adaptation liées à leur degré d’intériorisation du système de différenciation "féminin/masculin" mais liées aussi à leur marge de manœuvre au sein des organisations. En effet, le coût de l’opposition au système culturel ambiant peut être parfois trop élevé pour être à contre courant, surtout dans une position minoritaire comme l’est celle des femmes et bien sur des lesbiennes.

2. Les stratégies d’adaptation au regard du genre

L’importance est de bien être identifiée dans son genre, notamment à travers les tenues vestimentaires pour les femmes, mais également dans les postures et codes comportementaux. Déroger à ce schéma, c’est prendre le risque de l’illégitimité personnelle et de l’invalidation professionnelle En effet, si certaines qualités dites masculines constituent des qualités encore faut-il qu’elles soient exercées par un homme sinon comme le commente Fassin,  "l’inconvénient de la non-conformité au genre prévaut sur l’atout de performance". Le genre sert de rappel à l’ordre des sexes mais aussi de la hiérarchie en général.
Les stéréotypes exercent des contraintes sur les comportements professionnels avec des attentes différentiées dans une logique de complémentarité à l’intérieur de chaque classe sexuelle. Cette forme "d’arrangement des sexes" décrite par Goffman entraine une dynamique de recompositions incessantes entre mouvements d’opposition mais aussi de collusion. Cette domination masculine suppose donc une forme de complicité, qu’elle soit intériorisée ou qu’elle soit analysée comme aliénation.
Pour Elian Djaoui, l’efficacité de cette aliénation vient de son enracinement dans un système imaginaire auquel participent autant les hommes que les femmes. Chacun est pris et partie prenante dans ce rapport social. Les actrices et acteurs "jouent du genre" dans leur milieu professionnel, en "faisant du genre" et en sont parfois le "jouet".
Ainsi le principe de féminisation des postes est marqué soit par le discours de la "féminitude" qui va se fonder sur le maintien des stéréotypes en matière de spécificité féminine, (c’est la fameuse valeur ajoutée des femmes) soit celui de la "virilitude" qui se construit sur une affirmation d’équivalence aux hommes sans que les normes en soient modifiées. C’est le discours de l’exception qui place les femmes aux marges de la catégorie femmes, encore pensée en opposition à la catégorie hommes. En fait les femmes qui occupent des fonctions importantes, dévolues aux hommes, ont la réputation d’avoir été socialisées à l’envers.

3. La transgression du genre

L’étude canadienne menée par Chamberland et Paquin montrent bien les conséquences de la transgression du genre.
Parmi tous les stéréotypes répertoriés ceux qui reviennent continuellement sont ceux qui concernent l’efféminement des gays et la masculinité des lesbiennes.
Le stéréotype de l’inversion du genre agit comme marqueur d’une identité lesbienne à la fois repérable et jugée outrancière car dérogeant à la norme de genre.
L’apparence masculine permettrait de distinguer celles qui sont lesbiennes des hétérosexuelles. Ainsi des femmes qui projettent une telle allure (vêtement, ou parce qu’elles se consacrent à des tâches manuelles considérées comme exigeantes sur le plan physique) seront étiquetées comme lesbiennes, ou éveilleront des soupçons.
Avoir l’air lesbienne, c’est donc avoir l’air masculin, et cette masculinité est rarement décrite de manière positive. Les caractéristiques qui sont associées à la lesbienne masculine renvoient à un corps négligé, à la dureté, à la violence. La découverte d’une lesbienne perçue comme féminine est toujours source d’étonnement.
Certains commentaires énoncés comme un compliment stigmatisent en fait la transgression de genre "Oui mais toi ça se voit pas" "Tu n’as pas l’air d’une lesbienne, tu t’habilles en femme". Cela signifie que le fait d’avoir un genre non conforme éveillant le soupçon d’une préférence sexuelle non conforme est en soi préjudiciable que cette préférence s’avère ou non homosexuelle.
Ce qui semble le plus gênant ce n’est pas d’accepter la différence sexuelle mais accepter que cette différence soit visible.
Il semble ainsi difficile d’affirmer un genre qui puisse être vécu différemment que le sexe auquel on est assigné.

4. De la pertinence de la variable femmes/hommes dans les études sur les discriminations liées à l’orientation sexuelle.

Quelques chiffres :
L’étude menée par Falcoz met en évidence la pertinence de la variable femme/homme ;
- 54% des femmes contre 12% des hommes ont ressenti une discrimination liée à leur sexe
- 37% des femmes contre 20% des hommes ont ressenti une discrimination liée à leur apparence physique
- 43% des femmes contre 30% des hommes ont ressenti une discrimination liée à leur âge
Nous retrouvons le poids du système de domination masculine qui pèse sur les femmes Une femme, plus qu’un homme, se doit en effet d’être jeune, de faire attention à sa ligne, de se maquiller. Il existe en fait une inégalité esthétique qui fait rentrer la femme plus tôt et avec plus d’intensité dans le cadre des multi discriminations.

L’Autre cercle dans son enquête sur la double discrimination fait le même constat :
- La discrimination en tant que femme est ressentie un plus fortement que celle en tant que lesbienne.
- L’invisibilité des lesbiennes : 2 femmes sur 3 ne sont pas visibles sur leur lieu de travail (1 pour 2 pour les hommes). Lorsqu’elles le sont, 1/3 disent être acceptées, 2/3 tolérées.
- Les interrogations sur la vie privée  sont plus importantes que celle des gays (2 femmes sur 3 sont interrogées sur leur vie privée).
- En cas de lesbophobie, aucun soutien des collègues masculins à l’inverse des gays qui ont des soutiens féminins.
- Contrairement aux gays où l’on peut trouver des stéréotypes positifs exprimés plutôt par des collègues femmes, on ne trouve pas leur équivalent du coté des lesbiennes.

L’étude menée par Chamberlan et Paquin (2009) sur la visibilité des gays et lesbiennes montre un écart entre la visibilité des hommes gays et des femmes lesbiennes. Cet écart ne peut s’expliquer par des facteurs personnels puisque dans la vie privée (famille-ami) il n’y a pas de différences femmes/hommes.

5. Les manifestations de l’hétérosexisme

L’hétérosexisme, c’est la présomption d’hétérosexualité à tous les nivaux, le discrédit jeté sur les personnes non hétérosexuelles à travers des commentaires péjoratifs, les mesures vexatoires (calendriers de femmes nues, surnom de monsieur, grivoiserie) et parfois même l’ intolérance à la présence de lesbiennes (menaces).
L’une des expressions privilégiée de l’hétérosexisme est la négation ou la dévalorisation du choix de la sexualité. La négation de la sexualité entre femmes se traduit soit par sa dissolution dans une affectivité diffuse soit par son assimilation à l’univers fantasmatique masculin hétérosexuel. Elle est ainsi assimilée à l’univers pornographique.
L’outing est vécu est comme une menace permanente et s’ancre pour les lesbiennes dans le fait de n’être vue qu’à travers le filtre de la sexualité. Lorsque les lesbiennes refusent de dissimuler leurs préférences sexuelles, elles s’exposent aux risques de subir des avances, des insultes et des agressions à caractère sexuel.
Alors que la sexualité gay est considérée comme étant répugnante, celle entre deux femmes lorsqu ‘elle n’est pas niée est évoquée différemment : fantasmée si l’homme se projette dans la relation, ridicule s’il en est absent.
Deledios (1) dans son étude sur l’hétérosexisme et la lesbophobie vécues par les lesbiennes en milieu de travail (2007) analyse l’impact de l’hyper sexualisation des lesbiennes. Celle–ci est très pénalisante car elle va conduire à une absence de solidarité des femmes. Elles se désolidarisent de cette image négative qui est à rejeter et à laquelle elles ne veulent pas être associées. Cette image négative sert de repoussoir et renforce la naturalité de l’hétérosexualité.
On voit bien que ces discriminations ont pour fonction de réaffirmer les normes, de dire ce qui est acceptable ou désirable. La lesbophobie permet de dire ce que doit être une vraie femme et une bonne sexualité.
Ces processus hétérosexistes et lesbophobes tendent à désolidariser les femmes et les lesbiennes, alors qu’elles vivent des discriminations qui les enferment dans le même système de domination.

Conclusion

Les conclusions des différentes enquêtes sur la lesbophobie vont dans le même sens. Même si les chiffres évoluent un peu, il y a une sous représentation des lesbiennes dans les études que ce soit pour les témoignages qualitatifs, pour les réponses à questionnaires, pour les dépôts de plaintes.
Il faut dissocier l’expérience des gays et des lesbiennes car en raison de la catégorie de sexe, l’expérience des gays et lesbiennes est différente. Leur appartenance à une catégorie de sexe détermine prioritairement leurs conditions de vie. Les hommes grâce à leur statut de dominant sont définis en référence à leur groupe et non par leur rapport aux femmes. Quant aux femmes, elles ont tendance à n’être reconnues que dans leurs relations avec les hommes et selon la norme masculine de ce que devrait être une femme.

Le milieu professionnel est porteur d’une hétéronormativité (2) contraignante qui va conduire les femmes et les lesbiennes à développer des stratégies d’adaptation au regard du genre pour s’intégrer dans l’entreprise.
La définition de politiques antidiscriminatoires dans les entreprises sont des objectifs positifs, mais insuffisants. Les lesbiennes sont victimes de discriminations parce qu’elles viennent interrogées les normes hétérosociales. On s’aperçoit que celles qui parviennent à faire cesser les discriminations sont celles qui parviennent à montrer des signes de "normalité" (tenue féminine, pacs, enfants).
Le travail est aussi une construction sociale, dont les normes et valeurs poursuivent des objectifs libéraux. Les lesbiennes connaissent ainsi des discriminations parce qu’elles remettent en cause les normes de sexes, de genres incompatibles avec les normes du travail construites d’après un modèle masculin. Le travail tel qu’il est ne peut être inclusif, c’est illusoire : ses normes reposent en partie sur l’exclusion des femmes et des lesbiennes.
On pourra certes proposer des lois antidiscriminatoires, mais elles seront insuffisantes. C’est l’ensemble des normes de genre et des normes hétérosociales qu’il faudrait questionner pour remettre en question les normes du travail et les redéfinir sur des bases plus égalitaires.

Si on peut dire comme Monique Wittig qu’une lesbienne n’est pas une femme, socialement et dans le milieu du travail elle est d’abord une femme et en supporte les aléas.
Les discriminations dont sont victimes les lesbiennes et les discriminations dont sont victimes les femmes hétérosexuelles s’articulent entre elles. Il y a une cohérence à parler de ces phénomènes ensemble, car ils forment un tout imbriqué et participent au maintien des normes hétéronormatives, en réaffirmant aux femmes hétérosexuelles leur place et leur rôle, en stigmatisant les lesbiennes qui servent alors de repoussoir à toutes celles qui voudraient vivre autrement.
Le sexisme et la lesbophobie ne sont pas dissociables, il ne s’agit pas d’une addition mais d’une intrication, d’une articulation puissante, puisant ses forces au cœur du système patriarcal afin de maintenir la domination masculine.

Pour conclure je reprendrai les termes de Marie Jo bonnet : "Le péché pour l’homme est d’ordre sexuel, pour la femme il est d’ordre social".
Ce qui entraîne surtout la répression, ce n’est pas seulement la pratique sexuelle mais une forme de liberté prise sur l’obligation hétérosexuelle. Les lesbiennes font peur parce que par leur existence, elles remettent en cause les fondements du patriarcat.


1- Dans l’Emploi : lutter pour l’Égalité et contre les Discriminations liées à l’identité de genre et l’Orientation Sexuelle
2- L'hétéronormativité se concrétise par une production de normes autour de l’hétérosexualité qui présupposent une correspondante étroite entre le sexe biologique, le genre, les rôles sociaux attribués aux hommes et aux femmes. C’est la primauté de l’hétérosexualité, et la supériorité des hommes virils et des femmes féminines